Créer une sorte de « Google Partitions » à l’usage des masses

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Ichiro Fujinaga compare son objectif et l’œuvre de sa vie à quelque chose qu’il appelle « Google Partitions ». Tout comme Google Livres, son projet vise à mettre en place une immense base de données de partitions de musique qui serait accessible gratuitement à toute personne qui utiliserait le moteur de recherche.

« Ce à quoi je travaille depuis 30 ans, c’est la reconnaissance optique de musique, déclare le président de la zone de technologie musicale de l’École de musique Schulich de l’Université McGill à Montréal. Comme on l’a fait pour la reconnaissance optique de caractères, j’essaie en fait d’enseigner aux ordinateurs à lire la musique. »

Le chercheur s’exclame en riant : « Ça prend beaucoup trop de temps! » Son commentaire prend une signification particulière quand on connaît le parcours qui l’a fait aboutir à cette carrière.

Ses parents ont immigré au Canada, du Japon, quand le jeune Ichiro avait douze ans. À l’époque, ce dernier apprenait le piano et les bases de la théorie musicale, ce qui l’a mené à jouer dans un groupe rock à l’école secondaire. Inspiré par la musique, mais obligé d’obtenir un diplôme parce que son père était professeur, il a choisi d’étudier la musique. Cependant, il ne pouvait pas se présenter à l’examen de théorie musicale au Canada parce qu’il avait étudié en japonais et que c’était complètement différent.

« Étant donné la situation, j’ai décidé de faire une pause d’un an pendant laquelle j’ai travaillé pour IBM, raconte le musicien. Je suivais aussi des cours particuliers de théorie musicale et, à un certain point au cours de cette année-là, quelqu’un m’a convaincu de faire un baccalauréat en mathématiques. C’est donc ce que j’ai fait. Par la suite, je suis retourné en musique. »

Dans le cadre de ses leçons de théorie musicale, dans les années 1980, on lui a demandé d’harmoniser certaines mélodies. Bien que l’étudiant ait été capable de le faire lui-même, il trouvait que c’était trop d’ouvrage, d’autant plus qu’il croyait qu’il pourrait simplement demander à un ordinateur de le faire pour lui.

« J’avais l’intention d’écrire un programme, nous confie l’universitaire. Mais la tâche s’est avérée difficile. À ce moment-là, je me suis dit que si les ordinateurs avaient beaucoup de données, on pourrait, en les utilisant, arriver à comprendre la bonne façon d’harmoniser les mélodies. Pour cela, je devais donc fournir beaucoup de musique à l’ordinateur. C’est ainsi que j’ai commencé mon projet de maîtrise dans les années 1990, lequel, pour l’essentiel, se poursuit jusqu’à maintenant. »

L’envergure et la taille du projet ont beaucoup augmenté, mais le scientifique admet que l’idée de départ était « que j’étais paresseux et que je voulais que l’ordinateur fasse le travail à ma place ». En parlant de son travail aujourd’hui, le modeste chercheur remarque en riant : « Les ordinateurs sont plutôt stupides et je ne suis pas assez brillant pour leur enseigner. »

Blague à part, son projet – SIMSSA, pour Single Interface for Music Score Search and Analysis (Interface unique pour la recherche et l’analyse de partitions musicales) – a pour but d’aider les musicologues à chercher la musique qu’ils écoutent ou de la musique pour laquelle ils n’ont pas de partition. Ils pourraient également vouloir faire des études de mégadonnées sur différentes époques musicales.

« Notre objectif principal est de permettre aux musicologues de chercher et d’analyser, indique le spécialiste. Dans les sciences humaines et sociales numériques, les chercheurs font la même chose, excepté qu’ils utilisent de grands corpus de textes. Ils peuvent rechercher, par exemple, des points communs parmi les auteures du XIXe siècle. Il leur est possible de le faire parce que presque toute la littérature est maintenant numérisée et disponible grâce à la reconnaissance optique de caractères. Notre projet est semblable, mais il pourrait s’appeler Google Partitions. »

En gros, les utilisateurs pourront faire une recherche complexe parmi de très nombreuses partitions, ou bien essayer de retrouver une mélodie ou une séquence d’accords en particulier. Mais pour que cela devienne réalité, son équipe doit d’abord constituer un ensemble de données de musique, car il n’en existe pas actuellement.

Le projet se concentre sur la musique médiévale et de la renaissance parce que le scientifique aime cette musique, mais aussi, et c’est peut-être le plus important, parce qu’elle n’est plus liée par des droits d’auteur puisqu’elle date du IXe au XVIe siècle.

« Au bout du compte, nous voulons pouvoir rendre cet ensemble de données accessible partout dans le monde par n’importe quel navigateur », poursuit-il.

Les défis sont nombreux, toutefois. Entre autres, les partitions médiévales n’ont pas de portées, alors on doit remonter dans le temps pour comprendre ce que signifient les symboles, qui sont différents de la notation musicale occidentale moderne, et découvrir à quoi ressemblait la musique écrite avec cette notation sans portée.

« Une fois que nous aurons beaucoup de données européennes, si nous arrivons à retracer le lignage d’un même texte avec des mélodies similaires, nous comprendrons comment la musique se transmettait et comment elle s’est répandue au fil des ans. »

Monsieur Fujinaga utilise les ressources de Calcul Canada et de Calcul Québec pour faire son travail. La majorité des partitions musicales sont sur parchemin, dont certains ont été abîmés avec le temps, l’encre y a pâli et est devenue difficile à lire.

« On doit déterminer où commence le texte et où sont les notes, explique-t-il en ajoutant qu’ils utilisent l’infonuagique pour accomplir cette tâche. C’est l’une des étapes pour lesquelles nous utilisons Calcul Canada. Cela s’appelle de l’analyse de documents. »

Il pourrait effectuer le travail sans avoir recours à de telles ressources, mais cela coûterait plus cher et prendrait plus de temps, précise le professeur.

« En ce sens, ces ressources ont été inestimables. »

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